Augustin Rebetez

Throw your shadows
2018
Multi-channel video installation
14′
Avec : Milla Lahtinen, Niklas Blomberg
Son : Laurent Güdel
Animation : Romain Berger
Technique: Jérôme Vernez
Avec l’autorisation de
4th SHENZHEN INDEPENDENT ANIMATION
BIENNALE

 

14 juin 2019, Alix Hagen

Throw your Shadows. Un cri des ténèbres, des ombres qui prennent vie

La vidéo diffusée sur trois écrans, dans une salle sombre, nous projette dans un monde entre chimères et réalité dont la bande-son renforce l’impression d’« inquiétante étrangeté ». Des corps sans visages communiquent entre eux et avec nous par leurs gestuelles et torsions corporelles. Ils fusionnent et forment déjà une nouvelle créature. Transformation et, tout de suite après, déformation. Les corbeaux arrivent. Un canapé tourne sur lui-même et disparait. Le son s’amplifie. De tous les côtés, des triangles en carton nous électrocutent. Une séance d’exorcisme. Si les personnages parlaient, nous pourrions les entendre dire :

« We are ghosts trying to become

visible we like rituals we

believe in shadows and whispers

we work for the night (…) » 

We are ghosts trying to become visible, 2015, Affiche.

Les images apparaissent et disparaissent aussitôt. Chacun est libre d’y voir un récit ou non. De la même manière que dans ses textes, Augustin Rebetez propose une animation d’images visuelles et mentales sans ponctuation. Il n’y a pas de règles. Piochant dans son imagination et dans le quotidien comme dans une boîte à outils, l’artiste fabrique un langage et des images qui semblent venir d’un univers entre le réel et le rêve, des créatures entre l’être humain, l’animal et la machine, qui se font et se défont. Dans cette dynamique poétique de mise en image, de métaphores et d’associations libres, Throw Your Shadows propose, pour une quinzaine de minutes, de sortir de nos schémas de pensées rigides. Par cette ode à la nuit et à la création, Augustin Rebetez souhaite partager non seulement ses énergies intérieures, mais incite aussi le spectateur à se plonger dans son propre subconscient. C’est de cette manière que le titre peut aussi être compris : « jette tes ombres », d’une part comme métaphore du travail de l’artiste qui, depuis sa « caverne », jette ses ombres en créant des images. Et, d’autre part, comme une incitation au spectateur à jeter, à son tour, les ombres de son intérieur, à les extérioriser, à s’exprimer ! Réalisée lors d’une résidence d’un mois en Chine, sur mandat de Holly Roussell pour la Shenzen Independant Animation Biennale en 2018 et présentée au Brésil en 2019, la projection à Bâle est une réadaptation d’une installation immersive. Celle-ci était constituée de la vidéo, de stroboscopes, néons, lasers et de musique noise. Sans être stimulé par des technologies supplémentaires, mais toujours entouré par trois écrans, l’expérience n’en est pas moins intense pour le spectateur bâlois. L’immersion et la dimension performative sont des caractéristiques que l’on retrouve dans l’ensemble du travail d’Augustin Rebetez. Throw your Shadows agit comme une porte d’entrée, un fragment d’une « œuvre totale », pluridisciplinaire et multi-médias qui articule et ébranle le soi et les autres.

Vue de l’installation vidéo: Throw Your Shadows, décembre – mars 2018, Shenzen Independant Animation Biennale, curatrice: Holly Roussel. Photo ©Augustin Rebetez.

Throw Your Shadows (Film still), vidéo, 2018.

Vue de l’installation vidéo: Throw Your Shadows, dans l’exposition Estremecer Autoras, Augustin Rebetez, avril – juillet 2019, un projet par « ART for the World », SESC Consolaçao, Sao Paulo, curatrice: Adeline von Fürstenberg. Photo ©Edson Kamasuka.

Throw Your Shadows (Film still), vidéo, 2018.

Explosion formelle et collective : vers une révolution souterraine

Que ce soit du scotch, du carton, du tissu, des cailloux, de la peinture, des mots ou des gens, peu importe la matière et les moyens, l’artiste crée et s’exprime. Throw Your Shadows est l’expression métonymique de la démarche artistique d’Augustin Rebetez. Avec la technique du stop motion, cette matière est réduite au néant aussi vite qu’elle prend forme et s’anime. Ou l’inverse.

Throw Your Shadows (Film still), vidéo, 2018.

Throw Your Shadows (Film still), vidéo, 2018.

Throw Your Shadows (Film still), vidéo, 2018.

Throw Your Shadows (Film still), vidéo, 2018.

Devant ces créatures à corps humain et tête de branches, chef de tribu et machines prolongées par des corps, le spectateur pourrait avoir une impression de « déjà vu ». De telles images auraient pu lui apparaître en rêve ou réveiller un souvenir de scènes déjà vécues. Un épisode de communication corporelle. Un moment de réflexion solitaire tel l’homme-oiseau sur sa chaise, abandonné à lui-même. Ou encore l’acte de consommation devenu mécanique. Familier, mais différent. Étrange. Ce sentiment ambivalent ne nous quitte plus. L’identification du spectateur à ces scénarios peut participer à l’impression de familiarité. Le langage visuel aussi. Les mêmes « mots » ou images sont réutilisées dans plusieurs récits et toujours renouvelées par de nouvelles associations. Nous pourrions avoir rencontrés certains de ces « mots » dans d’autres œuvres d’Augustin Rebetez ou dans un répertoire visuel commun allant des créatures de Jérôme Bosch, aux corbeaux du Corbusier, en passant par les machines de Jean Tinguely ou les masques de tribus africaines ou océaniques. Ces associations sont possibles et libres, sans être explicites et nécessaires pour approcher l’œuvre de l’artiste. Son univers est riche et constitué de multiples couches. Associer rêve et réel pour stimuler l’inconscient du spectateur est un procédé qui nous rappelle la démarche des surréalistes. Ce qu’on apprend à taire et dissimuler est appelé à se montrer et sortir de nos profondeurs. Il en va du monde de la nuit et des rêves, des différentes apparences du corps et du visage, de l’expression de notre créativité et de notre subconscient.

L’acte de création artistique de Rebetez a été associé, par plusieurs auteurs, à la pratique d’un « chaman », d’un « sorcier », d’un « magicien ». Au-delà de cette métaphore, on pourrait voir dans la récurrence de masques, totems et rituels, une réappropriation des « formes élémentaires » du religieux. Sa sensibilité aux symboles des sociétés dites primitives ainsi qu’aux crises que connaissent notre société individualisée est un élément central de sa création. L’artiste l’exprime dans la création d’espaces communs immersifs, qu’il construit par divers médiums comme la peinture, la photographie ou le multimédia. Cette idée de partage s’articule sur plusieurs niveaux dans son travail et peut être définie en termes d’inclusion : thématique en intégrant des sujets considérés comme marginaux par la société, tel l’inconscient, le monde de la nuit et des visages atypiques. Et inclusion pratique en adoptant, parfois, une forme de création collective. Throw Your Shadows est une œuvre réalisée par cinq personnes, toutes y apportant leur personnalité et compétences : Laurent Güdel pour la noise, deux acteurs Niklas Blomberg et Milla Lahtinen, Romain Berger pour les décors et Louis Riondel pour les lumières. La collaboration se prête bien à la nature du film. Mais une démarche similaire se retrouve dans ses peintures et photographies, microéditions mêlant textes et illustrations, installations et pièces de théâtres. Augustin Rebetez est le metteur en scène de son univers, mais l’ouvre et y inclut les autres. Une telle attitude se retrouve également dans sa manière de vivre. Au sein de sa grande maison dans la campagne jurassienne, l’artiste a construit plusieurs ateliers qu’il partage et met à disposition d’autres artistes. Cela peut être compris comme une contre-position face à nos sociétés individualisées aux visages similaires, yeux rivés sur les écrans. Ici, il y a aussi des écrans, mais en carton. L’internet est façonné de peinture. Reliées ou isolées, les figures étranges et familières apparaissent dans un univers puissant et crient la révolution souterraine.

Arrière-tête (mécanismes), Genève: noir sur noir, 2014, p.9

Arrière-tête (mécanismes), Genève: noir sur noir, 2014, p.10.

 

Publié dans le cadre du séminaire « Theorie und Praxis der Kunstkritik », une collaboration entre le Département d’Histoire de l’art et d’archéologie de l’Université de Fribourg et l’Office fédéral de la culture.