Comte/Mewly

3 juin 2019,Tiziana Ryter

 

Palace of Joy

 

« Ce qu’il s’agit d’interroger, c’est la brique, le béton, le verre, nos manières de table, nos ustensiles, nos outils, nos emplois du temps, nos rythmes. Interroger ce qui semble avoir cessé à jamais de nous étonner. Nous vivons, certes, nous respirons, certes ; nous marchons, nous ouvrons des portes, nous descendons des escaliers, nous nous asseyons à une table pour manger, nous nous couchons dans un lit pour dormir. Comment ? Où ? Quand ? Pourquoi ? »

(Georges Perec, L’infra-ordinaire)

 

C’est par cette citation qu’Adrien Comte et Adrien Meuwly nous introduisent dans leur projet pour les Swiss Art Awards. Bâtir sur le terrain mouvant de la littérature a de quoi étonner. On pourrait y voir une certaine antinomie, puisqu’à priori, l’architecture n’est pas une affaire de mise en mots. Pourtant, la littérature est au cœur de leur travail : en tant que source, bien sûr, mais également en tant que modèle méthodologique. Réunissant les contraintes et les conditions liées aux divers projets, ils en extraient une narration qui s’adaptera au fil du temps. La mise en récit du projet architectural convoite à la littérature son pouvoir de projection. Autrement dit, le transport de celui qui, happé par l’histoire, se retrouve dans un autre espace-temps.

 

Les concepts architecturaux de Comte/Meuwly recourent à l’expérience du quotidien. La citation de Perec prend ici tout son sens : diriger sa volonté et son regard vers le banal et en saisir sa substance. Il ne faut toutefois pas se méprendre sur la démarche qui ne s’inscrit pas dans la logique du ready-made. Dans leurs constructions, les objets sont réinterprétés, retravaillés et modelés jusqu’à la complète disparation du référent. L’objet offre son essence à une structure dans laquelle il se fond. En retour, elle lui offre une forme nouvelle. Il n’est pas non plus question d’une exploration surréaliste où l’anatomie du banal réveille l’inconscient psychanalytique. Il s’agit de collecter, assembler et juxtaposer des objets rendus invisibles par la force de l’habitude afin de créer l’extraordinaire. Selon Comte/Meuwly, il est question d’« utiliser le langage du quotidien pour se libérer de toute recherche stylistique où l’architecte serait en quête de la courbe ou du geste parfaits, afin de permettre une expérimentation qui n’est pas formelle mais spatiale, structurelle ou sociale ». Au lieu de parler de construction figée, ils préfèrent évoquer une « situation ». La notion est issue de la mouvance post-moderniste et souligne le penchant pour la sculpture architectonique. Cette approche rappelle également le changement de paradigmes architecturaux des années soixante. Époque où l’on opère un basculement vers un concept spatial – souvent synesthésique – qui s’empare du spectateur, totalement à la merci de son environnement.

 

Lausanne Jardins 2019, Parc de l’amour éternel,
En collaboration avec huber.huber and Johannes von Pechmann

Dans leur projet The Permanent Weekend House, les deux architectes jonglent avec plusieurs facettes théoriques. D’un point de vue objectif, la maison est pensée en tant qu’architecture fonctionnelle et lieu de vie. Simultanément, elle s’apparente à une sculpture. La construction de quatre mètres sur vingt-cinq étend l’habitation dans le jardin au lieu de la contenir dans un volume compact. L’architectonique se délaie dans son environnement et explore l’intrication subtile entre espace intérieur et espace extérieur. La porosité et la fusion de ces univers crée un nouvel objet en soi, dont découle une « situation ». L’occupant-spectateur vibre avec la structure et les espaces et vit une expérience architecturale subjective. En cela, les travaux de Comte/Meuwly pourraient se réclamer de l’« esthétique relationnelle » élaborée par Nicolas Bourriaud. Partant de la recherche d’une rencontre et d’un lien collaboratif entre l’individu et la structure, cette approche extraie la valeur esthétique de la capacité de l’œuvre à créer des relations interhumaines.

The Permanent Weekend House, Genève, 2018

 

L’architecture interroge, à sa façon, le rapport temps-espace. Dans le cadre de leur projet pour les Swiss Art Awards, deux niveaux temporels se dessinent. Le premier est le temps éphémère de l’exposition elle-même. La durée du concours influe forcément sur les choix matériels et conceptuels. Le second découle de la projection temporelle d’une construction encore à faire, puisque l’architecte travaille sur des échelles multiples : du présent au futur, du petit au grand. La maquette, première étape de réification, doit être appréhendée comme un objet en soi. Dans leur démarche, ils refusent d’ailleurs toute hiérarchisation de leurs productions. Chaque projet est perçu comme une construction à part entière. L’objet-maquette entre alors en résonnance avec l’environnement spatial dans lequel il évolue : de la place circonscrite qui lui échoie dans l’exposition, à l’espace de la halle en entier. La maquette dialogue également avec l’espace mental du spectateur puisqu’elle intervient en tant que miroir microcosmique du « plus grand » à venir. Enfin, dans le cas d’une concrétisation du projet, la construction finale se conjuguera avec le bâtiment même, tant dans son espace que dans sa matérialité. De ces échelles multiples naît un paradoxe : la petitesse – en l’occurrence de la maquette – accentue l’importance de l’objet, tandis que le gigantisme du projet final (prévu pour mesurer dix-huit mètres de haut), tend à noyer la structure dans l’espace existant.

 

La proposition pour les Swiss Art Awards s’intitule : Palace Of Joy et renvoie à « Delirious New York » de Rem Koolhaas. Dans l’ouvrage, il décrit ce projet de 1920 comme un « aménagement constructif des activités humaines » qui a trouvé sa place dans une grande halle de Coney Island. Le concept de Comte/Meuwly consiste en la création d’un espace, ouvert et fermé à la fois, dont la finalité est l’interaction sociale et le plaisir. Ils ne cherchent pas à créer un lieu fantastique détaché de toute réalité. Au contraire, leur projet matérialise une hétérotopie. Leur intention n’est pas de « faire croire à l’individu qu’il est dans un autre monde mais de lui permettre une autre perception et une nouvelle expérience du monde dans lequel il est ».

 

L’élévation finale proposée pour 2020, consiste en une structure de dix-huit mètres de haut et de vingt-quatre mètres de large. Elle est formée d’éléments du quotidien fondus en une nouvelle composition qui laisse au spectateur le loisir d’y projeter sa propre imagination. Un balcon, un écran, un bel-étage, une façade, un pont, une estrade, un théâtre, une fête, c’est le regard « paréidolique » individuel qui révélera ces formes quotidiennes. La construction est conçue comme une façade de bâtiment dans laquelle chacun est libre de se déplacer par des escaliers et des passerelles. Élégant assemblage de métal et d’écrans, l’édifice se déploie tout en transparence, en couches et en profondeur. Les architectes ne travaillent qu’avec des matériaux bruts dont la nature ou la couleur se modifient au gré des points de vue. La rigueur de la structure contraste avec les couleurs vives et lumineuses de cet environnement voulu festif. Le tout se déploie en finesse et introduit une typologie architecturale légère, évanescente et élégante. L’approche de Comte/Meuwly bouscule les codes de l’architecture-signature « souvent trop parfaite et confortable » et replace l’expérience architecturale au centre de l’attention.

Leur architecture, comme une narration, crée un nouvel espace-temps, une nouvelle poétique. Leur construction s’élève dans la matérialité de Perec et vibre dans l’ivresse de Baudelaire :

 

« Et si quelques fois, sur les marches d’un palais, sur l’herbe verte d’un fossé, dans la solitude morne de votre chambre, vous vous réveillez, l’ivresse déjà diminuée ou disparue, demandez au vent, à la vague, à l’étoile, à l’oiseau, à l’horloge, (…) demandez quelle heure il est ; et le vent, la vague, l’étoile, l’oiseau et l’horloge vous répondront : « il est l’heure de s’enivrer ! Pour ne pas être esclaves martyrisés du temps, enivrez-vous sans cesse ! De vin, de poésie ou de vertu, à votre guise. » (Ch. Baudelaire, Le Spleen de Paris, XXXIII).

Publié dans le cadre du séminaire « Theorie und Praxis der Kunstkritik », une collaboration entre le Département d’Histoire de l’art et d’archéologie de l’Université de Fribourg et l’Office fédéral de la culture.