Julie Semoroz

8 juin 2019, Pauline Quarroz

Julie Semoroz m’offre une après-midi pour parler de son travail. Prendre le temps d’être ensemble est un geste crucial pour la « sculpteuse de sons », un acte de résistance dans notre société au rythme sans cesse accéléré. Sa pratique peut se concevoir de la même manière. Les paysages sonores de l’artiste genevoise se déploient comme des espaces propices à la réflexion et seront envisagés au prisme de la question suivante : à quelle(s) expérience(s) le public, dont les membres sont plus que de simples spectateurs-trices, est-il convié par ces différents projets ?

Julie Semoroz m’évoque son projet pour les Swiss Art Awards, en cours d’élaboration. L’installation sonore HF prendra vraisemblablement la forme d’un couloir blanc qui combine une ou plusieurs sérigraphie(s) blanc sur blanc aux parois avec le son brut issu d’un détecteur de large bande pour les champs électromagnétiques de haute fréquence. L’instrument de mesure captera en temps réel les ondes du bâtiment, des antennes extérieures et des appareils électroniques alentour, réagissant ainsi aux déplacements des corps. À partir des matériaux électromagnétiques récoltés in situ, s’instaurera un espace à expérimenter physiquement.

Son et sérigraphie sont à considérer dans un rapport de continuité et renvoient à la dimension transdisciplinaire des créations de Julie Semoroz. Son travail se base sur une pratique sonore : sa voix, divers sons (organiques ou mécaniques) enregistrés sur le terrain (field recording) sont façonnés et redéployés dans l’espace. Ses projets relèvent aussi de la performance et s’inscrivent donc parmi les arts vivants. Sa formation à la HEAD, ses diverses collaborations artistiques et la fréquentation de la Cave 12, entre autres, ont contribué à « libérer sa pratique » selon ses termes. Julie Semoroz envisage le son davantage comme une texture spatialisée que le-a spectateur-trice/auditeur-trice « ressent immédiatement avec tout son corps ».

We need space (2019), son dernier projet dont une partie sera présentée au Prix Suisse de la Performance (21.09.19), fusionne de manière plus évidente encore différentes formes artistiques par une dramaturgie mêlant performances sonores, chorégraphiques, lumineuses et tableaux vivants dans un format long (240’). Le public, libre d’entrer et sortir comme il veut, peut expérimenter un espace plus lent et modifier son rapport au temps. L’artiste souhaite offrir aux participant-e-s la possibilité d’« habiter pleinement » leur corps, c’est-à-dire d’être physiquement et mentalement présent-e-s dans l’instant. Pour une fois, le temps organique supplante le temps mécanique et en ce sens, We need space fait acte de résistance dans une société où l’homme post-historique se soumet à la technologie et au dictat d’un rythme effréné (Lewis Mumford, Les Transformations de l’homme, 1956).

We need space – Le hygge secret © Sophie Le Meillour

 

Une telle expérience immersive et réflexive pour le-a spectateur-trice pourrait s’inscrire dans la généalogie de certains environnements interactifs et multimédias élaborés dans les années 60 par des artistes issus de la scène de la contre-culture. Situés au carrefour entre les arts et les sciences, ces lieux et installations impliquaient, stimulaient le-a spectateur-trice sur les plans psychique et sensoriel. Il-elle devenait parfois matière ou acteur-trice de ces dispositifs, à l’instar du Creamcheese, une discothèque à Düsseldorf, du Gowflow de Myron Krueger (1969) ou du Game Room de Tony Martin (1968). Certains de ces « contre-environnements » agissaient comme des révélateurs de « fragments de l’environnement dans lequel nous vivons » mais qui nous sont invisibles (Discoteca Analitica. Reader, Fri Art, 2019). Ainsi, l’effet double visé dans ces expériences multimédias, entre divertissement et éducation, n’est pas sans rappeler la sollicitation des sens qu’on trouve chez Julie Semoroz.

En rendant sensibles les ondes qui nous entourent, l’installation présentée à Bâle pointe sur leur invisibilité. Désormais perceptibles, les ondes témoignent de l’accélération sociale qui résulte des nouvelles technologies, à l’image de la 5G qui permet des transactions financières toujours plus rapides, une meilleure communication, etc. « Meilleure, oui… mais à quel prix ? » se demande l’artiste. Si sa pratique sonore recourt à la technologie, c’est aussi pour créer des espaces qui interrogent notre utilisation de cette ressource et la manière dont elle nous sert/dessert.

L’installation HF pour les Swiss Art Award est la continuité de la version perfomative HF (2018), basée sur le même principe d’extraction du matériau sonore à partir d’un détecteur à hautes fréquences. Le son était ensuite sculpté et redéployé en direct. La pièce bruitiste présentée en Chine, en France et en Suisse questionnait déjà l’omniprésence des ondes, une réflexion amorcée par l’artiste à la suite d’un film découvert au LUFF et du projet Frictions 1568 (2016), qu’elle a réalisé en collaboration avec Yann Marussich. HF engage doublement le-a spectateur-trice connecté qui est à la fois invité à une réflexion sur son environnement, mais qui devient aussi temporairement acteur-trice de l’installation ou de la performance puisqu’il-elle fournit une partie de la matière sonore grâce à l’interaction avec le détecteur.

HF © Silikat

 

Les différentes créations de Julie Semoroz impliquent donc son public à des degrés divers. Cabinet sonore (2019), par exemple, cherche à établir une relation plus intime entre le-a visiteur-euse et la performance sonore, entre le-a visiteur-euse et l’artiste. Durant quatre mois, sous la forme de consultations sonores individuelles, « l’artiste propose aux patient-e-s/auditeur-trices/spectateurs-trices/participant-e-s un moment d’écoute attentive. » (Marie-Eve Knoerle, 2018). Lors d’une anamnèse, le-a participant-e est invité-e à communiquer des données personnelles sur son rapport au temps. À partir de celles-ci, l’artiste élabore une performance sonore personnalisée que le-a visiteur-e peut troquer contre un objet ou un service. Se pose alors la question de la responsabilité du public dans la valorisation du travail de l’artiste. Les différents questionnaires et dessins réalisés ont fait l’objet d’une publication.

Cabinet sonore © Isabelle Meister & Motonomy

 

Par le troc, mais surtout par le don de temps et d’espaces à vivre au travers de différents paysages sonores, Julie Semoroz s’interroge sur la possibilité d’un échange artistique qui ne se fonde pas sur des objets monnayables. Selon elle, c’est avant tout « l’expérience traversée » qui doit primer pour son-a spectateur-trice qui se révèle en fin de compte plus proche d’un-e interlocuteur-trice.

Publié dans le cadre du séminaire « Theorie und Praxis der Kunstkritik »,
une collaboration entre le Département d’Histoire de l’art et d’archéologie
de l’Université de Fribourg et l’Office fédéral de la culture