Maëlle Gross

HotHeads
2019
Vidéo, textile, sable, peinture
Dimensions variables
10’38”, 8’19”, 7’50”

14 juin 2019, Guillaume Babey

L’oeuvre de Maëlle Gross se concentre principalement sur la question de l’identité, dans une approche féministe critique. Avec sa précédente création This is your Captain, une pièce multidisciplinaire, l’artiste mêle science-fiction et mythologie classique, réinterprétée dans une optique New Age et Queer. Cette mise-en-scène fait suite à la vidéo A Sirius Human. À travers le voyage d’une astronaute vers Sirius, une planète “d’énergie féminine”, le métrage explore la malléabilité des corps, du langage et de l’Histoire face à nos narrations sociétales. Pour A Sirius Human, l’artiste s’est entretenue avec des communautés pratiquant une langue féministe, le Laadan. Gross ne parcourt pas uniquement l’espace des futurs fantasmés. Elle tourne aussi son regard et sa caméra vers notre petite Terre et ses habitant-e-s. L’artiste s’est souvent intéressée aux communautés féminines hors-norme qui interrogent les fondations de notre société patriarcale. Elle l’a démontré notamment avec Mersea (a Cyborg Story) en 2015. Cette installation mêle vidéo, photographies et écrits. Les séquences et les clichés représentent des sexes féminins faits de matières minérales. Les photos s’accompagnent de témoignages de femmes sur leur relation avec leur propre organe génital. Un rapport souvent conflictuel et complexée, résultat entre autres d’une éducation sexuelle imparfaite et d’une diabolisation de cette partie anatomique. Outre le mal insidieux du sexisme intériorisé, Maëlle Gross révèle aussi les difficultés rencontrées par les femmes à vivre pleinement leur identité. Il leur faut parfois contourner les règles, les enfreindre ou en inventer d’autres.
A l’occasion des Swiss Art Awards, Gross s’est plongée dans le microcosme des motardes suisses. Elle les a rencontrées par l’entremise d’amies, internet ou en visitant des amicales. Au fil des entretiens, l’artiste est frappée par le discours de ces femmes âgées entre 50 et 70 ans. Certaines disent vouloir faire partie d’un « monde d’hommes » tout en revendiquant leur appartenance à celui-ci comme une libération. C’était l’époque des Trente Glorieuses où obtenir un permis moto était un geste fort de rébellion pour ces femmes dont les parents étaient encore attachés à un mode de vie helvétique très strict. Pour elles, c’était réaliser un rêve américain, celui du motard libre. L’archétype du Biker est une suite directe de celui du cow-boy. Tous deux projettent un idéal individualiste, une nature indomptable. Adopter ce modèle traditionnellement masculin est une manière de s’affirmer. Leurs aspirations ont mis du temps à se réaliser. La plupart des motardes interrogées n’ont pu saisir le guidon qu’à la cinquantaine passée. Si les clichés subsistent, l’obtention d’un permis moto n’est plus une préoccupation majeure du féminisme actuel. La conquête du bitume importée des États-Unis est même critiquée à l’heure de la crise climatique. Maëlle Gross est consciente de ce fossé autant générationnel que culturel qui la sépare des motardes.
Son installation intitulée Hotheads (têtes brûlées) consiste en trois écrans plats montés sur roulettes. Les écrans diffusent le portrait de chacune des quatre motardes. Chaque poste est muni de casques d’écoute afin de permettre une plus grande immersion au spectateur. Ce dernier aurait risqué de passer sans s’arrêter si l’écran était plaqué contre le mur. Les téléviseurs diffusent des métrages centrés sur trois motardes et divisés en deux parties. La première propose des entretiens individuels. On les voit chez elles, devant leur garage, portant fièrement leur casque ou sur leur monture, souvent impressionnante. On assiste à leurs
préparatifs. L’autre partie est résolument « camp », à savoir une exagération délibérée d’une
esthétique dépassée. Les motardes sont vêtues de costumes bigarrés conçus par l’artiste.
Leurs vestes sont parées de bandes de papiers. Maëlle Gross a peint les bandes
individuellement et a conçu un arrangement spécifique à chaque vêtement. Ces tenues font
directement référence aux blousons à franges des motards, popularisées par les Bikers
américains qui les tenaient eux-mêmes des vestons des cow-boys. A travers ces tissus et
explosions chromatiques, Gross rejette toute velléité d’élitisme. Elle cherche la joie
décomplexée qu’apportent ces matières « non-nobles ». Ainsi parées, les motardes sont
invitées à danser sur des séquences musicales composées par Simon Acevedo. Leur danse
évoque les sensations que leur procure la conduite. Le tout est baigné dans des jeux de
couleurs vives accompagnées de fumigènes. Maëlle Gross s’est ouvertement inspirée de
Scorpio Rising (1970), un court-métrage culte et anticonformiste de Kenneth Anger. Une telle
influence n’est pas un hasard, le film prenant à rebours la figure du motard. Gross cherche à
installer une ambiance fantasmagorique, marquant l’apparente dichotomie entre les
impressions des motardes et les carcans de leur monde.
Autour de chaque poste, trônent des sacs de sable enrobés des mêmes tissus chatoyants que
les costumes. Les tissus ont été choisis un par un, afin de rendre chaque objet unique. Selon
l’artiste, c’est une métaphore du baptême des motardes. Elles commencent leur vie sur la
route, assises derrière les hommes à bord de leur « monture d’acier ». Elles remplissent la
fonction de lests, facilitant la conduite dans les virages. Les femmes jouent donc au départ un
rôle passif. Ce n’est que plus tard qu’elles obtiennent le droit de prendre les commandes. Il
n’est pas difficile de faire un parallèle avec le parcours des femmes dans la société en général.
Les sacs font aussi office de coussins sur lesquels les spectateurs sont invités à s’asseoir. Leur
apparence de légèreté est trompeuse. Ces poufs sont en réalité froids, lourds et consistants
car le sable qu’ils contiennent est humide. Ce manque de confort évoque celui des motos.
Malgré leur extérieur rutilant, ce sont des engins puissants qui demandent une maîtrise et une
attention constante. L’ambivalence du discours des motardes est ainsi incarnée dans la
scénographie elle-même.
L’artiste opère un double constat. D’une part, que l’indépendance des femmes dans nos
cultures occidentales est encore très largement codifiée par des poncifs masculins. D’autre
part, que ces ambiguïtés identitaires ne doivent pas être occultées ou moquées au profit de
la vision manichéenne d’un monde clivé. Le féminisme est pluriel, composé de nombreux
courants, parfois contradictoires. Mais plutôt que d’occulter ces dissensions, Maëlle Gross les
révèle et les sublime. Apprécier toutes les nuances du féminisme est la façon la plus honnête
de l’aborder. Néanmoins, l’artiste ne cherche pas à faire un portrait sociologique. Sa démarche
se veut spontanée. Comme pour la majeure partie de ses oeuvres, tout part d’une impulsion,
d’une question qui elle-même permet le dialogue. Entre elle et ses interlocutrices, c’est un
rapport de collaboration. L’oeuvre se construit dans le respect des motardes, non à leur
détriment. Maëlle Gross et les Hotheads ont ce même désir d’affirmation de soi. Trouver leur
place dans un monde encore trop masculin, que ce soit l’univers des grosses cylindrées ou de
l’art contemporain.
Publié dans le cadre du séminaire « Theorie und Praxis der Kunstkritik », une collaboration entre le Département d’Histoire de l’art
et d’archéologie de l’Université de Fribourg et l’Office fédéral de la culture