“Outward Matters”
Propos recueillis par
Catherine Quéloz et Liliane Schneiter
Le genre adopté pour cet entretien est la théorie-fiction qui permet de donner une image de la complexité d’un projet international inspiré par des pratiques artistiques hautement collaboratives et durables. La théorie-fiction a le pouvoir de capter l’afflux d’idées et de gestes qui, dans le projet, se distribuent en contextes éducatifs, institutionnels, associatifs, sous la forme de débats visuels, de programmes d’études, de canevas d’images, de maquettes d’expositions, d’interventions performatives, d’architectures texte-son, d’agencements de recherches, de compositions graphiques et d’éditions composites. C’est ce qui se nomme « chaire d’enseignement et de recherche » où des collectivités multiples émergent et se connectent à un réseau d’imaginaires et de faits artistiques. Les cosignataires ont suscité et recueilli les propos. La fiction met en scène les paroles de ces différents acteurs. Le prix Meret Oppenheim leur est dédié.
ELLE
Les protagonistes font partie d’une collectivité de recherche en arts qui a développé une unité d’enseignement et de recherche relevant de la zone de contact ( 1 ) où le divergent et les négociations sont acceptés ( 2 ). Aujourd’hui, la collectivité s’engage dans la prochaine décennie, en pratiquant le bond du tigre, à savoir, prendre le recul de l’histoire pour rebondir dans le présent lointain ( 3 ). Sa conception du champ artistique comme un lieu alternatif de recoupements entre différents domaines, cultures, formes de pensée, sensibilités et perceptions est un indice de la posture privilégiée, bien que disputée et précaire, des arts dans les sociétés contemporaines et probablement plus encore dans les sociétés à venir.
IL
Le champ artistique a évolué en un champ de possibilités où les modes d’échange ( 4 ) favorisent la traversée des disciplines. Simultanément, l’emprunt d’outils conceptuels et les postures de chercheur considèrent les pratiques artistiques comme des expériences à partager.
ELLES
Ces pratiques qualifiées de pratiques artistiques situées, dans un sens proche de la notion de « situated knowledge » ( 5 ), sont
des tests de réalité contribuant à l’émergence d’une intelligence sensible collective et à de nouveaux modes de vie. Le champ artistique favorise l’exercice de théorisation, le processus d’auto-découvrement de soi et la conscience du commun. Dans le champ artistique actuel, les pratiques critiques et contextuelles qui remontent à l’agit-prop, à l’Internationale Situationniste, à « l’experimental film » développent l’intervention conceptuelle, performative ou discursive, adoptent le format du projet en lien avec des communautés (« projectoriented », « dialog-based ») et la voie de la recherche (« researchled »). La société civile à travers ses minorités actives fait appel aux compétences de ce champ, et vice versa, dans des formes d’échange et de dialogue qui instaurent un climat de confiance et de compréhension et engagent, par conséquent, une relation à long terme. Il faut voir dans ces relations un nouvel état de l’art et de la gouvernementalité dans la mesure où les organisations, institutions, parlements, autant de formes diversifiées de la construction civile, attendent ou accueillent ce tiers que sont les pratiques de l’art évoquées ci-dessus.
IL
Peut-on mettre en parallèle ces mutations de l’attention portée au champ artistique par la société civile et ses institutions avec la mouvance « downsizing » de l’économie ? Car, dans les deux registres, une masse d’attention est libérée et rendue disponible pour considérer les qualités de la vie quotidienne.
ELLE ET IL
À propos d’attention, pourrait-on considérer le champ artistique comme un condensateur d’attention, dans un temps où le flux d’informations permanent et l’afflux d’événementiel assiègent les esprits et les corps?
IL
Dans le champ artistique, la polyphonie de l’attention défie l’attention partielle continue. La première ajuste « aussi finement que possible les comportements à la multiplicité hétérogène des contraintes, des voix et des projets qui se superposent dans ces grandes improvisations que sont nos formations collectives. Certaines pratiques de l’art comme agents attentionnels opèrent aujourd’hui des actions de reconfiguration des environnements qui conditionnent les attentions de demain. Elles savent exercer des « vacuoles » d’attention c’est-à-dire « suspendre temporairement les exigences de l’attention communicationnelle de façon à pouvoir concentrer durablement sa pleine attention sur un objet privilégié ». L’intervention artistique branche « l’attention du spectateur [ … ] sur une autre perception du monde, plus ou moins fortement subjectivée, à travers laquelle est revisitée une certaine réalité (embrayage méta-attentionnel) » ( 6 ).
ILS / ELLES
Et pour revenir aux collectifs de recherche dont vous parliez précédemment, comment conçoivent-ils et performent-t-ils les nseignements dans un champ artistique qui a évolué en un potentiel d’échanges et un condensateur d’attention?
ELLE
Les enseignements inscrivent la recherche dans le champ élargi des arts et des savoirs ( 7 ), des modes de faire et des modes d’être. Ils fédèrent le « co & co » ( 8 ) : le commun, le collectif, la coopération, la coordination, les Creative Commons (CC). Les enseignements favorisent « une co-attention présentielle : plusieurs personnes, conscientes de la présence d’autrui, nteragissent en temps réel en fonction de ce qu’elles perçoivent de l’attention des autres participants, [ … ] [car] on ne saurait être véritablement attentif à autrui sans être attentionné à son égard » ( 9 ). « Self-organized », les projets participatifs explorent et expérimentent les formes de pratiques collectives (argumentation, négociation, accord par consensus, participation, endurance). L’auto-organisation et le « consensus decision-making » créditent le travail de prise de décision par la collectivité ( 10 ) dont les méthodes de travail et l’économie des moyens sont propres à l’objet d’étude et générées par le processus. Les participants appliquent la « maxime de soin pluraliste : tu t’efforceras d’autant plus de valoriser une sensibilité qu’elle t’est étrangère et originellement incompréhensible » et « écoute les autres en partant du principe qu’ils font de leur mieux et qu’ils ont en général de bonnes raisons pour sentir, penser et agir comme ils le font » ( 11 ). On pourrait qualifier l’expérience de pragmatisme autocritique. De même les enseignements conçus en « co & co » valorisent les fonds communs alimentés et partagés par les participants ( 12 ). D’où une extension des responsabilités à l’ensemble des acteurs, la confiance mutuelle assurant « l’empowerment » au même titre que le « travail bien fait », engagé sur le long terme, sans peur des faux départs et
des déviations. Ce dispositif conduit à une évaluation continue gratifiante, à une pédagogie de l’espoir comme philosophie
du bien commun. Il y a dans cette forme de concertation une dimension de gratuité dès lors que c’est à titre gracieux que chacun prend part aux responsabilités et exerce, dans une communauté de valeurs, un souci de soi ( 13 ).
ILS
Les biens communs – considérés comme les nouveaux enjeux en matière de droit, d’éthique et d’économie globale – sur le plan de la recherche, par exemple, comment sont-ils mis en oeuvre?
ELLE ET ILS
C’est simple, ils prennent assise sur la collégialité et sont régulièrement remis en jeu dans les thèmes, les énoncés et les méthodes de recherche. Le fonds commun est marqué de généalogies dans les référents historiques qui sont autant de gains de lucidité pour libérer, par la pratique, les recherches et leurs imaginaires artistiques. Pragmatiquement, les projets de recherche dans les situations d’enseignement ( 14 ) s’organisent en « clusters », (auto-organisation des recherches en art par domaines transdisciplinaires) tels que: « ecopath », processus écologiques et économie écosophique ; « posturban », géographies culturelles et économies locales ; « digital impulse », langages et usages du web et des new media ; « edu forecast », éducation soutenable versus bioéconomie ; gouvernementalité, souci de soi et communauté de valeurs ; tout-monde, théorie postcoloniale, migrations et « border studies ». La notion de transdisciplinarité ébranle non pas la stabilité d’une discipline mais la conception d’un sujet humaniste universel. Elle permet de renoncer à l’inscription disciplinaire, aux frontières qu’elle impose, à la démarche qu’elle suppose. Il s’agit d’une forme de « déconstruction affirmative » ( 15 ) qui fait apparaître la dimension politique des disciplines. Les prises de parole des communautés marginales activistes, les « postcolonial studies »,
les « gay studies », les « disabilities studies », les « black studies », les « queer studies » décentrent le paradigme de la culture et déplacent les disciplines académiquement constituées. Par exemple, le cluster posturban interroge les avancées des recherches sur l’évolution de la ville résultant, entre autres, de la présence de populations multiculturelles et de la révolution technique des communications. Il étudie la connectivité interspatiale et les grands réseaux d’aménagement densifiés des espaces urbains dilatés vers la campagne. D’autres projets de recherche abordent la géographie de la nuit comme perspective d’intégration, de régulation, et favorisent les sentiments d’appartenance, les rencontres informelles et la production des « youth cultures » comme « post sub-cultures » ;« urbanomics » collectionne et documente le design défensif et le mobilier urbain des villes-mondes et traite de la régénération de la ville par l’agriculture et le « radical gardening ». ( 16 ) Le cluster digital impulse s’inscrit dans la généalogie des pionniers du partage des données, de l’invention du web à Wikipedia, l’encyclopédie en ligne, aux sessions wikimania ( 17 ). Il n’y a pas si longtemps, il était déconseillé aux étudiants d’utiliser Wikipedia, aujourd’hui on leur enseigne comment utiliser l’encyclopédie en ligne dans la richesse de ses liens et comment contribuer à son développement. Le chercheur n’est plus un consommateur passif des sources mais un producteur actif ( 18 ). Les logiciels libres et le mouvement « Open Source », les blogs multiéditeurs sont en phase avec les fondements des enseignements collaboratifs. Des projets sur la culture du jeu éducatif, « serious game », de l’éducation en ligne, de la subculture Internet et de la « media culture » à l’âge du code, émanent d’une« trans-esthétique » comme esthétique recombinatoire des formats et des modes de diffusion
( 19 ). Ceci réactive la mémoire des travaux du vingtième siècle sur les effets des changements technologiques et les conditions de production, de dissémination et de valorisation de l’art ( 20 ).
IL
Ainsi les clusters sont formés de plusieurs projets de recherche.
ELLES ET ILS
Oui, les clusters sont des assemblages. Par exemple, le cluster tout-monde inclut différentes formes de mobilité (déplacements de personnes, de pratiques, d’imaginaires) et des transferts de technologies productrices de relations de pouvoir asymétriques. Les études postcoloniales fournissent une grille de lecture critique de ces différentes formes de mobilité qui ont le pouvoir de faire apparaître des mondes mêlés, donnant au champ de l’art une conscience accrue des micro-politiques cosmopolites, riches en manifestations et en témoignages de la condition actuelle de créolisation. La référence vient d’une écoute attentive du penseur des archipels, du « tout-monde », image du devenir des cultures et grille de lecture pour aujourd’hui ( 21 ). La créolisation donne une place à l’imaginaire du divers et à l’imprédictible, accepte le « dissensus » des zones de contact et mobilise le personnel, le subjectif, le corps.
ELLE
Il est pertinent de noter la perméabilité et les combinaisons parfois risquées des lignes de recherche entre ces différents clusters. Par exemple, les phénomènes de flux, de mobilité, de créolisation croisent les autoroutes de l’information et les langages numériques.
ILS
Comment se situent les chercheurs dans ces lignes de recherche croisées?
ELLE
La multidisciplinarité, dans une communauté multiculturelle, inclut des profils contrastés de chercheurs parlant différentes langues ( 22 ) et formés dans des disciplines diverses. L’hétérogénéité stimule des projets de recherche individuels et collectifs
qui croisent des cultures composites ainsi que des appartenances confessionnelles, codes de classe, manières de vivre et de penser différents. C’est la dimension hétérogène, fluide, du projet qui favorise la rencontre des chercheurs, qui mobilise les outils de la transdisciplinarité, en apportant des formes inaugurales à des projets « situés ». Par exemple, les projets interfacultaires Emerging cultures of sustainability (ECoS) et The Anthropocene Atlas of Geneva (TAAG) ( 23 ) cherchent à
reconcevoir l’écologie urbaine sur le territoire genevois par l’invention, au moyen de l’art, d’un atlas des transformations et des initiatives urbaines conscientes des effets de l’empreinte anthropocène. Cet atlas comme glossaire écosophique ( 24 ) rejoint les problématiques traitées par le cluster ecopath qui interroge les territoires existentiels et favorise la création de jardins urbains et de tiers paysages ( 25 ). Les aspects récurrents de ces projets touchent à l’objection de croissance et proposent des formes d’économie soutenable, des pensées et des praxis écosophiques.
ILS
Comment un projet de recherche venant du champ de l’art peut-il prendre place dans diverses instances publiques, un Conseil d’État, un Parlement ou l’ONU ?
ELLE
La recherche en pratique artistique contextuelle peut, par exemple collaborer avec le Haut commissariat aux droits culturels de l’ONU. C’est le cas des travaux sur les Politiques et initiatives mémorielles et pratiques artistiques dans les processus de paix et de reconstruction (PIMPA / PPR) ( 26 ). Ce projet interfacultaire identifie et étudie les mémoriaux officiels commandés par des institutions ainsi que les formes alternatives proposées par des minorités, des artistes, des activistes, des citoyens. La recherche, qui fait appel à la mémoire de l’histoire et à l’écriture de l’histoire de l’art, est en lien avec le cluster made-in-history travaillant la question de la transmission, de l’archive et du témoignage. Quand les minorités civiles élaborent des écritures de l’histoire, la conjoncture devient propice au redéploiement de la pensée critique fondée sur les travaux de l’École de Francfort pour son intérêt aux faits concrets et à la vie des gens. L’attention aux incidents de la vie quotidienne, aux microphénomènes aiguise une sensibilité à l’histoire en train de se faire, à la fabrique du réel, à sa présence. Il importe de ménager ce « moment théorique », tel un geste qui remet l’attention sur les pratiques ( 27 ) où « faire histoire » et « faire dans l’histoire » engagent à un souci de soi.
ILS
Comment articuler cette notion de « souci de soi » aujourd’hui ?
ELLE
Le souci de soi conduit à l’attention aux autres et aux formes de gouvermentalité. Il invite à relire les anciennes philosophies de l’économie, dans l’expérience du travail, du travail sur soi et du travail créateur de valeur. Cette notion permet de rebondir sur la question du capitalisme cognitif en matière d’économie, de droit et d’éthique. Elle montre les failles et les promesses d’une modernité inaccomplie où les pratiques artistiques – particulièrement dans la première moitié du vingtième siècle – assument le rôle du « parler vrai ». Cette pensée est présente dans les thèmes « d’edu forecast » traitant de réformes et d’utopies en matière d’éducation, d’énonciation et de différences de langage. Activée par une pédagogie critique et radicale, elle est attentive aux modes de sensibilité écosophique et aux représentations minoritaires et de genre, tels que renouvelés par les théories et pratiques féministes et les études de « youth cultures ». Un projet de recherche interfacultaire traitant de l’Économie de l’éducation (E /E) s’intéresse plus particulièrement à la pédagogie de « l’empowerment », comme construction de soi et de soi en lien avec les autres. Il affirme la force des liens intercommunautaires entre minorités à l’échelle des réseaux au-delà des standards culturels et des limites des États.
ILS
« Renouvelés par les théories et pratiques féministes »?
ELLE
La culture féministe a été pionnière dans la découverte de réseaux virtuels qui permettent un autogouvernement dans le tout-monde. Elle a largement contribué à transformer les bases de la relation pédagogique ; à inscrire la dimension pragmatique en associant savoir à savoir-faire ; à développer la coopération, la collaboration et la responsabilité par alternance ; à construire le curriculum en équipe, en déplaçant les positions de responsabilité. Les théories critiques et féministes permettent de comprendre comment le savoir est construit socialement et comment l’enseignement perpétue un système de valeurs via des croyances et des attitudes. Bien qu’en matière d’éducation, la pédagogie féministe et la théorie critique partagent des critères et des objectifs similaires, les pédagogies féministes insistent sur un examen continu de la manière dont le genre affecte l’expérience quotidienne et les lois et normes culturelles. Elles étudient particulièrement les dynamiques non-explorées de genre, de transgenre et de pouvoir.
ILS
A l’instant d’une remise de prix, la conjonction s’établit entre ces philosophies de vie, les styles d’existence dans le champ artistique et la générosité et l’attention des commissions culturelles qui soutiennent des projets comme le prix Meret Oppenheim. Quel est le rôle du paradigme artistique dans ce contexte ?
ELLE
Ce paradigme ne relève pas uniquement de la création artistique, il oeuvre aussi dans la science, l’économie, l’écologie. Il ouvre d’autres rapports interpersonnels, d’autres liens possibles avec le divers, d’autres façons d’organiser l’école, la vie urbaine. Les mutations esthétiques comme celles de l’art conceptuel ou de l’art orienté vers le projet et les nouveaux enjeux des médias numériques renforcent la sensibilité à la mondialité effective. Les modes de partage favorisent la création distribuée ( 28 ) et les formats adaptés aux nouveaux modes de diffusion comme, par exemple, des « minutes-films » postés sur YouTube et des DVD incluant des archives et des processus de production ( 29 ). Ceci ne va pas sans remise en question des conditions techniques, économiques et des politiques d’auteur.
ELLES
Sur quoi s’appuie l’exercice de collégialité transversale?
IL ET ELLE
Il s’appuie sur la notion « d’exploding school » ( 30 ), entendue comme la présence et la dynamique du réseau international des pairs, la construction De partenariats à long terme qui encouragent les déplacements et les contacts aux marges et au centre de l’Europe, dans certains États des Amériques, en Australie et au Canada. Ce sont des artistes en charge de programmes d’étude et d’institutions d’art, des activistes indépendants, des centres culturels associatifs, des collectifs créateurs d’universités
libres et de collèges internationaux fondés sur le droit égal à la pensée et à la réflexion théorique pour tous ( 31 ), des unités d’éducation autogérées, des galeries non-subventionnées dirigées par des artistes, des instituts et des studios renforçant
le « networking ». ( 32 )
ELLE
Comment donner à la recherche des lignes d’horizon?
ELLES
Un séminaire, comme Voici demain invite des chercheurs de différentes disciplines à situer les projets dans la longue durée
des prospectives humanistes et scientifiques. Les études de prospective contribuent à ouvrir des pistes dans les sciences
dites de la complexité ( 33 ). Dans les pays anglo-saxons, les « future studies » sont appelées à identifier les tendances et les activités qui pourraient avoir un impact significatif dans la société. Ces études proposent des modèles théoriques, des « patterns », en extrapolant des futurs alternatifs à partir de contextes historiques scénarisés ( 34 ). Le séminaire a lancé des débats sur l’écologie industrielle et l’avenir de la société hyperindustrielle ; sur l’utopie d’entreprises sans argent avec la Chambre de l’économie sociale et solidaire de Genève ; sur la physique quantique qui enseigne la logique de conjonction
après la logique binaire qui a longtemps prévalu ; sur la critique du travail et la précarité dans la configuration du marché,
de la marchandise et de son fétichisme ; sur les micro-histoires de l’art et de ses pratiques sur Internet ; sur l’éducation dans
l’interface virtuelle. Les chercheurs, les collaborateurs, les coréalisateurs de l’unité d’enseignement projettent leurs utopies et contribuent au changement des règles de l’art. Le séminaire de prospective offre un arrière-plan permettant de se lancer dans le futur et de s’emparer de gestes et d’images de pensée peu familiers.
ELLE
Que signifie la recherche « par les moyens de l’art »?
IL
Le terme (en anglais « through arts ») est présent dans les textes européens de la Charte de Bologne ( 35 ). Ce qui revient à confier aux arts l’exigence de restituer (par l’intervention publique, la construction de situations, la fabrique des représentations) une pensée en cours d’élaboration et à rendre sensible et participative la praxis de la recherche ( 36 ). Les compétences de l’art comme médium de représentation facilitent l’accès public à des questions complexes qui, informées par l’art, se renouvellent.
ELLE, IL, ELLES, ILS
Il reste une question en suspens. Est-ce que les conditions réunies sont suffisantes pour que ces pratiques de l’art s’affirment comme telles et contribuent à faire reconnaître la recherche comme un processus accessible à tous ? Il semble que les conditions soient réunies, aussi longtemps que les institutions, les écoles et les situations alternatives pourront garantir des potentialités transformatrices égalitaires et créer des environnements propices à la recherche comme un état durable de la pensée. Toutefois il est indispensable de combiner la confiance dans les institutions avec un esprit de « non-alignés » ( 37 ), capable de créer des situations ouvertes aux marges et aux expériences de vie réelles.
———————-
Catherine Quéloz
Professeure en histoire / théorie de l’art et Cultural Studies. 1980 Recherches sur la transformation et l’extension des pratiques
artistiques situées depuis les années soixante, sur les histoires « mineures », les effets de l’histoire sociale et des théories de genre et postcoloniales sur l’art et l’écriture de l’histoire de l’art. 1987 Conception d’un enseignement curatorial dans le renouvellement collaboratif avec des étudiants, des chercheurs, des artistes à l’Ecole supérieure des beaux-arts Genève. 2000 Co-fondation avec Liliane Schneiter du Programme Master de recherche CCC et du Séminaire Pré-Doctorat/PhD à la Haute école d’art et de design, Genève. 2002 – 12 enseignements ( shs ) à l’EPFL. 2003 Collaboration aux recherches sur les cultures émergentes de la durabilité et sur l’économie de l’éducation. 2010 Co-direction avec Pierre Hazan d’un projet de recherche, soutenu par le Fonds National Suisse de la Recherche Scientifique ( FNS ), sur les pratiques artistiques et les politiques mémorielles. Née à Genève en 1948. 1970 Etudes d’histoire de l’art et de littérature anglaise et américaine à l’Université de Genève. 1980 Fellow au Whitney Independent Study Program. 2000 Prix Swiss Art Awards, curator in art and architecture.
Liliane Schneiter
Professeure, historienne de l’art, médiéviste et moderniste. 1968 Enseignement dans les Universités de Genève et Lausanne et
autres établissements. Chercheuse indépendante sur la théorie critique de l’histoire ( Walter Benjamin, Ecole de Francfort, les transformations contemporaines de la souveraineté ). 1985 Inauguration d’un enseignement d’histoire morale et politique, nscrite dans la philosophie continentale et ses relectures anglo-saxones, à l’Ecole supérieure des beaux-arts Genève. 1998 Ouverture d’un séminaire sur l’art des réseaux et les actions des collectifs d’artistes, accompagné d’un site Internet d’étude www.walterbenjaminactuel.jbc, puis www.cyberaxe.org. 2000 Co-fondation avec Catherine Quéloz du Programme Master de recherche CCC et du Séminaire Pré-Doctorat / PhD à la Haute école d’art et de design, Genève. 2002 – 12 Enseigne-
ment ( shs ) à l’EPFL. 2010 Collaboration à divers projets de recherche initiés par des étudiants et enseignants. Née à Genève en 1942. 1962 Etudes d’histoire de l’art, philosophie et musicologie aux Universités de Genève et Heidelberg. 1966 Projet doctoral sur l’Arc alpin, les retables gothiques des Grisons. 1990 Formation continue en informatique et culture Internet.
Cette interview a été publiée dans la publication Prix Meret Oppenheim 2014 (pp. 79-83) – disponible aussi en anglaise.
( A ) Cellule Active Monde, 9 / 11 2001
( B ) Cross Critique, Halle für Kunst,
Lunebourg 2006
( C ) Crosskick Academy Berlin 2007
( D ) Outside in, Sous-sol, ESA V,
21 – 31 mars 2000
( E ) Contrasted Working Worlds, Belgrade,
mai 2007. Projet d’exposition collaborative
à l’association 030ONE
( F ) Exploding School, Rocher de
Naye avec la Freie Klasse, Berlin et Nils
Norman, 2008
( G ) Séminaire Voici Demain, 2007
( H ) CCC goes to the Museum, exposition
organisée par Julie Ault et Martin Beck,
ESBA, Genève, 2003
( 1 ) L e terme est emprunté à Mary
Louise Pratt, « A rts of the Contact Zone »,
Profession 1991, pp. 33 – 40. Publié par
Modern Language Association, http://writing.
colostate.edu/files/classes/6500/file_ec147
617-ade5-3d9c-c89ff0384aeca15b.pdf,
consulté le 2 août 2014.
( 2 ) L ’unité d’enseignement comprend
le Programme Master de recherche CCC et
le Séminaire Pré-Doctorat/PhD CCC critical
curatorial cybermedia, de la Haute école
d’art et de design, Genève, ( HEAD, HES-SO.
Elle s’est profilée en 1985 – 87, conceptualisée
en 1995 – 99, assemblée dès 1999 et activée
pour un troisième cycle d’étude en arts
dès 2006.
( 3 ) « L e saut du tigre » comme image
de pensée, adage ou langue proverbiale
restitue, par les peuples qui les pratiquent,
l’intensité des rêves qui traversent le monde.
La métaphore, utilisée par Walter Benjamin,
est appropriée aux savoir-faire artistiques.
( 4 ) Modes d’échanges | Exchange Modes
est le titre d’un colloque organisé par le
Programme CCC en 2000, qui réunissait :
Pauline Boudry, Brigitta Kuster et Renate
Lorenz, Samuel Friedrich et des membres
du SEL ( Système d’Échange Local ), Brian
Holmes, Jacques Mirenowicz, Gianni Motti,
Trebor Scholz.
( 5 ) L e savoir situé ( « situated knowledge » ),
de même que la pratique artistique située,
désigne une approche par l’expérience vécue,
individuelle ou collective où le corps, les
sens cherchent un meilleur rapport au monde,
plus riche, plus adéquat, pour y mieux vivre.
Cf. Haraway, Donna, « S ituated Knowledges:
The Science Question in Feminism and the
Privilege of Partial Perspectives », in
Feminist Studies, 1988, pp. 575 – 599.
( 6 ) Citton, Yves, L’écologie de l’attention :
survol synoptique, IV, n° 136, 138, p. 4,
et Pour une écologie de l’attention, Synopsis,
documents distribués lors du séminaire
Pré-Doc CCC du 7– 9 avril 2014, III. 2, n° 116,
118, pp. 7, 8. Voir aussi Citton, Yves, Pour une
écologie de l’attention, Seuil, Paris 2014 et
Citton, Yves, ( éd. ), L’économie de l’attention.
Nouvel horizon du capitalisme ?
La Découverte, Paris 2014.
( 7 ) « L a recherche dans le champ
élargi des arts », titre d’un exposé donné au
Conservatoire de musique de Genève et
à la conférence d’ELIA ( European League
of Institutes of the Arts ) Lucerne 2004,
publié dans la CCC Newsletter 4, 2004 – 05,
pp. 62 – 67.
( 8 ) « Co & Co & Co, Co-production,
Co-opération, Co-llaboration », conférence
donnée au colloque Curatorial Timeline :
les temps changent, organisé par Alice
Vergara-Bastiand, École, le Magasin, CNA C,
Grenoble 2006
( 9 ) Citton, Yves, L’écologie de l’attention :
survol synoptique, document distribué lors
du séminaire Pré-Doc CCC du 7– 9 avril
2014, II. n° 51 et 53, p. 2.
( 10 ) L a prise de décision par consensus est
un processus qui ne cherche pas seulement
l’accord de la majorité des participants mais
tend également à résoudre ou réduire les
objections de la minorité pour arriver à une
décision agréable à tous. Consensus signifie
à la fois un accord général et le processus
qui a permis d’arriver à cet accord. Cf. « Civil
Desobedience Training », Act Up New York,
http://www.actupny.org/documents/
CDdocuments/Consensus.html.
( 11 ) Citton, Yves, L’écologie de l’attention :
survol synoptique, document distribué lors
du séminaire Pré-Doc CCC du 7– 9 avril
2014, II. n° 80 et 81, pp. 2 – 3.
( 12 ) L es formats varient du colloque au
« barcamp » généré et programmé par ses
participants, du club au café philosophique
ou café des libertés. Ce sont des zones
flexibles dédiées aux discours improvisés,
des espaces hybrides entre la bibliothèque et
le salon permettant des discussions informelles,
des exposés, de petits rassemblements
et des projets performatifs. Des artistes,
des curateurs, des écrivains, des chercheurs,
des étudiants, des alumni et les amis de la
communauté CCC y organisent des événements
innovants.
( 13 ) Foucault, Michel, « L ’éthique du souci
de soi comme pratique de la liberté » ( entretien
avec H. Becker, R. Fornet-Betancourt,
A. Gomez-Müller, 1984 ) in Dits et écrits II,
1976 – 1988, Gallimard, Paris 2001,
pp. 1527– 1548.
( 14 ) L e Séminaire Pré-Doctorat / PhD
dessiné en 2006 au Séminaire ProPhD,
concrétisé en 2011 dès la mise en place de
l’enseignement de formation à la recherche,
se déroule actuellement en partenariat
avec le Chelsea College of Art, University
of the Arts, Londres.
( 15 ) Gayatri Spivak emprunte le terme
théorique et philosophique de « déconstruction
affirmative » à Jacques Derrida. Elle
interrompt le déroulement réflexif avec des
exemples « politiques », tirés des histoires
de pouvoir et de résistance des subalternes
dans le tiers-monde. Dans Strategy, Identity,
Writing ( 1990 ), Spivak montre comment
un mode affirmatif de déconstruction
( le sien ) oblige à dire oui à tout ce qui vient
interrompre la théorie, c’est un oui au
politique. Tiré de Stephen Morton, Gayatri
Chakravorty Spivak, Routledge, London,
New York 2003, p. 44.
( 16 ) L e terme fait référence aux travaux
de Nils Norman, tel The Gerard Winstanley
Radical Gardening Space Reclamation Mobile
Field Center and Weather Station. ( European
Chapter ), 2000, une bicyclette, tirant dans
sa remorque une bibliothèque, une station
météorologique et une photocopieuse solaire,
qui circule dans les parcs, aires de jeux,
écoles et places publiques.
( 17 ) Cf. Conférence Wikimania,
Future of Education, Londres 2014.
( 18 ) Cf. Wiki-Europa, http://www.europajetzt.
org/wikifr/indexphp?title=Accueil
Pour exemple, l’Espace européen de la
recherche est une composition européenne
originale, lancée en 2006, et qui fait partie
intégrante du portail de la « T ribune de
la Société civile européenne ».
( 19 ) « De la trans-esthétique comme
esthétique recombinatoire des formats
et des modes de diffusion », Recombinant
Creativity, Conférence OCAD, University
of Toronto, 2014.
( 20 ) L ’École de Francfort, Walter
Benjamin, Marshall Mc Luhan, Günther
Anders et plus récemment Andrew Feenberg,
Pour une théorie critique de la technique,
sorti aux États-Unis en 2010 et paru
en français chez Lux Humanités en 2014.
( 21 ) « L a créolisation est la mise en
contact de plusieurs cultures ou au moins de
plusieurs éléments de culture distincts, dans
un endroit du monde, avec pour résultante une
donnée nouvelle totalement imprévisible ».
Glissant, Édouard, Traité du Tout-monde,
Poétique IV, Gallimard, Paris 1997
www.edouardglissant.fr.
( 22 ) L es uns passent d’une langue à l’autre
et apprennent la langue de l’autre ; les autres
qui s’expriment dans deux langues simul-
tanément, brouillent les divisions entre les
langues, construisent un vocabulaire hybride,
composite, métis, panaché ; plusieurs
s’expriment et pensent sans difficulté dans
deux langues avec un niveau de précision
identique dans chacune d’entre elles. L’objec-
tif est de promouvoir le multilinguisme pour
faciliter la cohabitation et la rencontre de
plusieurs cultures linguistiques.
( 23 ) L e projet interfacultaire Emerging
cultures of sustainability ( ECoS ) a fait l’objet
d’une demande de soutien au Fonds national
suisse de la recherche scientifique ( FNS )
en 2013. La recherche The Anthropocene
Atlas of Geneva ( TAA G ) sera présentée pour
soutien au FNS en 2015.
( 24 ) N æss, Arne, Ecology, community and
lifestyle, Cambridge University Press,
Cambridge Massachusetts 1989 ; Guattari,
Félix, Qu’est-ce que l’écosophie ?,
lignes/imec, Paris 2013.
( 25 ) Clément, Gilles, Une brève histoire
du jardin, L’oeil neuf, Paris 2011
http://www.gillesclement.com
( 26 ) L e projet interfacultaire PIMPA / PPR
a obtenu le soutien de la HES-SO de 2010 à
2012 et du Fonds national suisse de la
recherche de 2012 à 2014.
( 27 ) H orkeimer, Max, « T héorie
traditionnelle et théorie critique », in Théorie
critique, Payot, Paris 2009.
( 28 ) Institute for Distributed Creativity
( iDC ), fondé par l’artiste, écrivain,
activiste et organisateur Trebor Scholz,
http://distributedcreativity.typepad.com/
idc_lists/.
( 29 ) Cf. Philipp Ekart, « A Conversation
with Alexander Kluge », October 138,
automne 2011, pp. 120 – 132
( 30 ) Ward, Colin, Anthony Fyson,
Streetwork : The Exploding School,
Routledge & Kegan Paul Books, Londres 1973.
( 31 ) Delmas-Marty, Mireille, Résister,
responsabiliser, anticiper ou comment
humaniser la mondialisation, Seuil,
Paris 2012.
( 32 ) Cf. Dépliants CCC 2007, http://head.
hesge.ch/ccc/fr/archives/depliant/.
( 33 ) R osnay de, Joël, 2020 : Les scénarios
du futur, Des Idées & des Hommes, Paris
2007 ; Greenspan, Alan, « T he Delphic
Future », in The Age Of Turbulence :
Adventures in a New World. The Penguin
Press, Londres 2007 et Morin, Edgar,
Enseigner à vivre. Manifeste pour changer
l’éducation, Actes Sud, 2014.
( 34 ) Pour exemple de scénarios dans
le domaine de l’économie environnementale,
le Buckminster Fuller Institute investigue
les stratégies du futur « soutenable », en terme
d’éthique et d’anticipation des besoins de
l’humanité face au développement des technologies,
de la cybernétique et des sciences
à l’échelle mondiale, http://www.bfi.org/
Les Futures Studies encouragent les recherches
en scénarios dystopiques dans les
formes d’organisation toujours plus complexes
de la prise de décision assistée par des programmes
d’intelligence artificielle avancés
( Advanced Artificial Intelligence ).Voir les
travaux de Nick Bostrom, directeur du
Future of Humanity Institute à l’Université
d’Oxford http://www.future-studies.com/
et Anna Grichting, keynote speech, in
Modelization of Conflict: from Escalade
to Explosion Conference, World Knowledge
Dialog ( WKD ), http://www.wkdialogue.ch/.
( 35 ) Magna Charta Universitatum, 1999.
http://www.unige.ch/formev/Archives/
bologne/basic/DeclarationBologne.pdf.
( 36 ) Praxis, comme l’écrit Paul Taylor, mot
et action, action et réflexion, théorie et
pratique sont les facettes d’une même idée.
L’action n’est pas seulement « faire quelque
chose » ce que Paulo Freire décrit comme
« activisme » et Aristote comme poiesis.
Poiesis est l’émergence de l’agir et du faire :
faire avec. Praxis est l’activité créative
et dialogique : elle tend à l’autrement, à
la transformation. Taylor, Paul, The Texts
of Paulo Freire, Open University Press,
Buckingham 1993.
( 37 ) L e non-alignement signifie le refus
de la privatisation et bureaucratisation de
la connaissance et de l’éducation. « N onalignement
» signifie aussi se distancier des
oppositions binaires comme « institutionnel »
et « non-institutionnel », « public » et « privé »,
« formel » et « informel ». Cf. Summit_nonaligned
initiatives in Education Culture
http://summit.kein.org/node/254, texte
soumis le 04 / 22 / 2007.